Entre deux « étages de sexe », comme il me dit lui-même ensuite, Kiraz s’est mis à pleurer. Le réalisateur qui l’avait invité à passer la nuit dans son duplex de Cihangir, lui a demandé
s’il lui avait fait mal. Kiraz, nu entre deux bibliothèques, a secoué la tête, et répondu :
Dans l'attente d'un dolmuş à Hasakeyf, un boucher se met au poisson. Les badauds approchent. Il a la main sûre et le couteau net. Les abats filent dans le caniveau. Il y rattrape quelques-uns qui
ne doivent pas finir à la poubelle.
Quelques minutes plus tard,je suis le long des routes magnifiques conduisant à
Midyat.Serré à quatre sur deux sièges à l'avant du minibus vide - mais pourquoi ? - le neveu
d'un marchand de fromage vomit. Tandis quele chauffeur râle, l'oncle retient la saleté avec la main dont il couvre la bouche coupable.
...il y a des arabes parce qu'on est tout près de la Syrie, et que depuis la vieille ville accrochée à la colline, on domine la Mésopotamie
...il y a des chrétiens syriaques, qui sont les marchands d'or (koyumcu) et les graveurs de métal - ils sont les plus riches, comme en Palestine :
Par exemple, chez le coiffeur où je me fais raser la barbe...
...il y a quatre arabes (un apprenti, un champion de foot, un homosexuel qui
essuie plein de blagues vulgaires, et un client) et un kurde (celui du milieu tout en noir).
(montrer l'oreille en passant le bras derrière la tête - ça signifie "tiré par les cheveux")
Le 2 février, les quelques centaines de fidèles chrétiens de Mydiat se réunissent dans l'une des 9 églises que
compte la ville. Beaucoup ont fui les persécutions durant le siècle passé.
Ce jour-là, des petits paquets de 2 ou 3 cierges, de grosseur inégale, seront distribués à chacun à la fin de la messe, à l'occasion de "mum bayramı", la fête des bougies.
Entré à l'improviste dans l'une de ces églises dont beaucoup sont fermées l'hiver, j'assiste à leur confection. Après avoir fait fondre des boules de cire naturelle, et avoir retiré du liquide ses
impuretés, ils en enduisent à plusieurs reprises du fil qui finit par se solidifier, dans la longueur de la cour. Une fois coupé, on en obtient les bougies.
Ces othodoxes syriens parlent entre eux une langue que je ne comprends pas, l'araméen, la langue de Jésus. Je la croyais disparue depuis des centaines d'années. J'en apprends un mot : "grech", qui
signifie "tire".
Ali dort depuis huit ans dans le canapé du salon de réception. Tous les soirs, après la prière, avec les deux autres "hoca", les enseignants-surveillants de la "yurt" de Bitlis, il lit longuement
quelques passages du Coran, ou quelque autre livre religieux. Il a le même âge que Mustafa, 25 ans, sa même origine kurde et sa même ambition de devenir enseignant de théologie. Tout cela les
distingue d'Osman, turc, âgé de 50 ans installé depuis 20 ans dans l'Est, et qui dirige la maison de manière taciturne. Bien des fois, Ekrem aussi vient y achever le classement de ses
questionnaires commerciaux, avant de les envoyer à ses employeurs.
Le rez-de-chaussée est celui de la cantine, où, le matin, le petit-déjeuner des élèves consiste en du moût de raisin et du thé. Celui des hoca s'enrichit d'olives, de fromage à l'herbe et de
confiture. Au premier, le salon est une longue pièce dont les murs sont tapissés de chaises, jusqu'au grand bureau qui trône. A côté, une grande salle vide pour la prière et deux pour le travail
conduisent à une petite salle de bain de trois douches dont l'eau chaude est très limitée.
Au dernier, deux grands dortoirs accueillent les 50 lycéens de la yurt. Venus de tous les villages aux alentours de Bitlis, ils seront éduqués les pieds nus posés sur de grands tapis fleuris,
réveillés dès 5h pour la prière, formés à la lecture du Coran et initiés à l'ordre, au travail et à la propreté. Ils suivront ainsi l'exemple de leurs nombreux frères et soeurs passés par là.
Chaque jour, deux des 50 élèves accomplissent l'ensemble des tâches ingrates, dont la principale est de servir les hoca et de ranger les tables de la cantine. Le cas ne s'est jamais présenté où un
étranger a été invité à dormir dans la yurt. Leurs regards tantôt curieux tantôt fuyants l'accueillent.
Le lendemain matin, Osman conduit l'étranger à travers Bitlis, d'un pas lent, sans un mot, chantonnant tout bas les versets du Coran. Turc au milieu des kurdes, il semble ne pas connaître beaucoup
de monde au village. Dès que l'étranger lui pose une question, c'est d'un rire moqueur qu'il lui répond.
(Que Dieu leur accorde une existence sans maladie)