Toni a
dansé sur un bateau découvert avec 69 Européens et a pris froid.
Nami a embrassé sa mère et sa soeur à minuit à Bursa puis a pris le lit.
Marie-Hélène a dansé la salsa dans l'un des plus beaux appartements de Cihangir, avec vue panoramique sur le Bosphore, et a pris la mouche d'être seule en piste.
Sur un tapis rouge sombre, Nicole, spécialiste rousse de la question kurde, a discuté en trois langues avec un jeune enseignant qui l'a prise en photo.
Magali, Bruno, Romain, Hocine dansaient là avec d'autres Français sur Gainsbourg et Rita Mitsouko, et prenaient plaisir à raconter leurs séjours d'expatriés - les somaliennes infibulées, la
pédophilie à Marrakech, etc.
Toumaï, sous le choc, a pleuré des coups qu'elle a pris de son ex-copain après lui avoir ouvert la porte.
Can, Evren, et leurs amis, ont quitté une cave de Tünel pour un squat deTarlabaşı, où, sous des
vidéos mixées, de jeunes artistesaux cheveux argentés,en fourrures et en bretelles, saouls, se roulaient par terre, se prenaient dans les bras et s'embrassaient à pleine
bouche.
Béatrice a dîné avec ses parents dans un restaurant traditionnel de Kadiköy où elle a pris au dessert de la courgette confite.
Burcu et son copain ont bu seuls le champagne sur leur toît de Tophane, en regardant le feu d'artifice sur Sultanahmet, idée reprise des deux garçons qui ont logé chez eux l'an précédent.
Ömer a accompagné ses deux amis timides, aux T-shirts roses, à Magma et a pris le risque de danser sur la piste au milieu des kros et des vestes de cuir, sous le regard de jeunes garçons au regard
sombre.
Adem a mangé des baklavas en famille et a pris un ou deux kilos.
A 3h, une grâce en veste d'hermine, les cheveux plantés d'aiguilles, a sauté d'un taxi et a pris la main du videur pour grimper au Bigoudi.
Tuğba, de retour de sa soirée avec ses amis, prenait garde à ne pas repasser par la place Taksim où chaque nouvel an apporte son quasi-viol, son accident ou sa bagarre mortelle.
Bawer a toqué à une fenêtre pendant une demie heure à 6h du matin, et lorqu'on lui a ouvert, a pris la décision d'abandonner le koli ramené du Tek Yon, faute de place.
Le lycée Galatasaray coupe Istiklal en son centre, où il dresse un portail massif, derrière lequel son parc s'étend.
A l'entrée, le gardien de nuit est jovial. Il noue facilement conversation. Je trouve parfois à ses côtés certains de mes amis qui vivent dans les environs, qui viennent lorsqu'ils se sentent
seuls.
Le lycée, juché sur un promontoir, relie ce qui avait été séparé jusque-là dans ma tête : le quartier européen de Beyoglu, traversé par Istiklal, et le quartier historique de Sultanahmet, avec ses
minarets, qu'il domine par une immense terrasse.
Le lycée Galatasaray a depuis le dix-neuvième siècle formé les élites de Turquie. A le traverser, on y respire l'esprit de corps : toutes leurs vies, les anciens, parvenus au firmament social, se
retrouveront lors de soirées annuelles, se donneront les coups de pouce nécessaires à toute réussite. La scolarité de huit ans a été récemment raccourcie à cinq ans, et son débouché naturel - les
humanités - a laissé place à un intérêt grandissant pour la finance, le commerce, la stratégie, nouveaux viviers où se recrutent les têtes dirigeantes. Ce phénomène est corrélé à un recrutement de
moins en moins socialement diversifié.
Au bout des couloirs où l'on croise des internes, qui s'ébrouent au sortir de la cantine, préparent les quatre-cent coups et, sans le savoir encore, leur future vie amoureuse et professionnelle, se
trouve le "château". C'est la salle de sport. Mardi et jeudi, j'y joue désormais au volley-ball, avec une équipe d'anciens diplômés du lycée. Ils étudient les matières les plus reconnues de
l'Université Galatasaray, et en particulier le Droit. Ce sont des jeunes hommes, brillants, fortunés et sportifs, à qui la vie sourit.
A 19h30, l'entraînement des filles de l'Université se termine. En attendant de se changer au vestiaire, ces quelques garçons ouvrent la porte du gymnase et y jettent des regards plein de désir.
("couper quelqu'un" signifie en argot "mater quelqu'un")
Dans la nuit noire tombée depuis 3h, faiblement éclairé par une lampe frontale quelques mètres derrière, j'ai les yeux fixés sur deux chaussures devant moi.
J'essaie d'en suivre le rythme, de placer mes pas dans les leurs. C'est dur, les pieds accélèrent, ralentissent, s'arrêtent et me font buter, glissent. Un corps tombe parfois. Si je rate
l'enjambée, mes jambes endolories me le font tout de suite savoir. Elles tirent et je trébuche à mon tour. La neige m'arrive jusqu'aux genoux, je ne sens plus mes orteils, frigorifiés. Mon pantalon
muji est raide de gel et mes lacets font deux gros pompons de glace. Le froid est partout, la neige arrive dans tous les interstices. Il est 20h, et je ne sais pas où je suis, où je vais, sinon que
la montagne, la glace et l'obscurité sont autour et m'envahissent.
Quelques instants plus tôt, nous avons descendu dans le noir une pente raide, entre les racines surgies comme des pièges, et les branches ployantes qui fouettent le visage endolori. On passait à
deux entre les arbres, l'un dans les bras de l'autre. La neige s'effondrait sous nous et, de trous en trous, de chutes en chutes, nous nous sommes traînés jusque dans un creux où le vent glacial a
cessé de nous faire des piqûres.
Mais enfin, nous descendions ! A 17h, nous attaquions encore la montée, après 7h de marche interrompue seulement par 20 minutes de déjeuner, dans un refuge de béton à moitié démoli et ouvert aux
quatres vents. La nuit tombait comme un liseré, et le soleil, si palôt toute la journée, avait lancé, à travers de gros bosquets, comme une lumière d'hôtel. On avait espéré arriver quelque part et
voir des gens. Mais c'était le dernier mirage avant le noir complet.
Dans le creux, en bas, la lampe torche du guide a balayé la nuit : derrière, à gauche, à droite, devant, encore à droite, tout autour, c'était la pente, drue. Il fallait de nouveau attaquer, tracer
la route dans la neige jusqu'à la taille. Ils se sont mis à deux pour ouvrir le chemin. Tout autour, les sapins enlisés témoignaient du découragement à lutter contre l'hiver. Mais la lampe, au loin
devant, continuait à défricher, à gauche, à droite. Elle signifiait que nous étions perdus.
Vers 19h, chaque 3 mètres, la file s'arrête, car dégager un passage dans la mer de neige fraîche, devant, est épuisant. C'est comme nager dans la boue. On attend quelques minutes, on repart. On
s'arrête, on s'enfonce. A chaque pause, la peur monte. Le froid, dont le mouvement nous avait un peu séparé, ressurgit. La côte fait face. Elle semble infinie. Nos trois quatre torches la griffent
à peine.
Il y a de longs arrêts, plus longs que d'autres, où je comprendrai plus tard que le guide consulte son GPS. Le paysage, du moins ce qu'on peut en voir, est hostile et terrifiant. Plus tard, sur le
chemin qu'on a cherché pendant des heures, et qui court, flasque et étroit, comme une vire, sur le flanc de la montagne, on ne s'arrête plus. Quand je stoppe un instant pour pisser, je dois
m'interrompre et courir pour rattraper les lumières. Ensuite, le groupe s'est scindé : les deux femmes s'écroulent de fatigue et pleurent. Le guide est parti loin devant à la recherche d'une autre
route où on pourrait venir nous chercher. Chaque petite file de trois ou quatre personnes est collée contre la lumière d'une torche, qui vacille. On suit la ligne de la trace enfoncée. Courir d'un
groupe à un autre est une épreuve.
Pour se rassurer, quelques paroles ont d'abord été échangées. Ils commencent par rire un peu : "Il faut appeler un hélicoptère !" On me chante : "Alouette, gentille alouette". J'oublie quelques
instants où je suis. Puis mes compagnons de route, qui sont d'habitude si aventureux, se taisent. Ils se demandent aussi quand on va bien pouvoir arriver. Le guide a parlé de la route à rejoindre,
où l'autobus viendrait à notre rencontre. Il avait aussi parlé d'un téléphérique tout à l'heure pour ceux qui étaient fatigués. Mais il n'est jamais apparu. On est coincés dans l'inhospitalité de
la montagne, à s'interroger sur celui qui nous mène.
Ca irait si j'étais mieux équipé, mais je ne savais pas ce qui m'attendait. J'ai des chaussures de toile qui se sont tout de suite remplies d'eau ce matin, seulement un petit pull sous la veste,
pas de bonnet. A mes côtés, l'amie que j'ai emmenée sort de quatre mois d'hospitalisation pour une cheville brisée. Elle tient le coup. Je supplie qui que ce soit qu'elle ne se la rebrise pas à
nouveau. Heureusement, la neige est tendre et on lui a prêté ce matin un pantalon imperméable qui la protège. Elle au moins a aussi de bonnes chaussures.
Au déjeuner, j'ai sorti des miennes des pieds durs et immobiles, parce que quelqu'un m'a offert de nouvelles chaussettes. Il me les a aussi enrobées dans deux couches de plastique. Grâce à cela,
mes orteils auront froid mais ne gèleront pas : cet homme m'a fait le signe de les couper tout le matin. Il avait raison. Tout le monde a pris des photos de mes pieds bleuis.
On tombe sur une route dure à 21h30. Un véhicule surgit peu après, ses phares sont vraiment une délivrance. Le chauffeur parle un français courant (il a étudié le journalisme à Strasbourg). Enfin,
c'est le bonheur : un poêle, du thé, un toît, des petits sièges, l'autobus pour Izmit puis Istanbul, des gens. Je me souviens alors des magnifiques visions du sommet : des forêts comme des cheveux
gras, allongeant leurs extrémités pour me faire des révérences, des pics blancs à perte de vue, la lumière mourante sur les plis de la neige. C'était avant la nuit.
J'ai appris à Istanbul l'existence des djinns, que j'aperçois parfois
...et dont témoigne cet extrait du livre La bâtarde d'Istanbul, de Elif Shafak (p.211), que je recommande beaucoup - quoiqu'il soit bizarrement
traduit de l'anglais et pas du turc :
"- Qu'est-ce qui ne va pas, vous deux ? Pourquoi vous m'empêchez de bouger ? demanda-t-elle
au djinn assis sur ses épaules.
Ils échangèrent un bref regard.
- Ce n'est pas moi qu'il faut interroger. C'est lui qui fait le mal, répondit Mme Douce.
C'était un djinni au visage serein, rayonnant sous une auréole prune, rose et violet. Son cou délicat, au lieu de s'unir au torse, s'achevait en un ruban de fumée, de sorte qu'on aurait dit une
tête montée sur un piédestal, ce qui lui allait parfaitement bien.
Banu avait toute confiance en Mme Douce. Ce n'était pas une renégate mais une dévote au grand coeur. Elle avait renoncé à son athéisme - maladie commune à de nombreux djinn - pour se convertir à
l'islam. Elle fréquentait régulièrement la mosquée et les lieux de pélerinage, et était instruite du Saint Coran. Au fil des ans, Banu et elles étaient devenues très proches. Elle ne pouvait pas en
dire autant de M. Amer, fait sur un moule très différent, originaire de contrées où le vent hurlait en continu. Il était vieux, très vieux, même à l'échelle temporelle d'un djinni. Et puissant, en
dépit des apparences. Nul n'ignorait que les djinns les plus anciens étaient dotés des plus grands pouvoirs.
L'unique raison de la présence de M.Amer au domicile Kazanci était que tante Banu l'avait emprisonné des années auparavant, au matin de son quarantième jour de pénitence. Depuis qu'il était sous
son contrôle, elle n'avait jamais ôté le talisman qui le maintenait captif. Enchaîner un djinni n'était pas chose facile. D'abord, vous deviez deviner son nom avant qu'il ne devinât le vôtre : un
jeu dangereux, puisque, s'il y parvenait avant vous, il devenait le maître et vous l'esclave. Puis, une fois que vous l'aviez sous votre contrôle, il fallait éviter de commettre la folle erreur de
tenir votre autorité pour un fait acquis. Le seul être, dans toute l'histoire de l'humanité, à avoir réussi à régner sur des armées de djinn était le grand Salomon ; et encore, il n'y serait pas
arrivé sans l'aide de son anneau d'acier magique. Il fallait être stupide ou narcissique pour s'enorgueillir d'avoir capturé un djinni, or tante Banu n'était ni l'un ni l'autre. M. Amer avait beau
la servir depuis plus de six années, elle considérait leur relation comme un contrat temporaire à renouveler de temps en temps. Elle n'avait jamais abusé de son pouvoir et ne l'avait jamais traité
avec brutalité et condescendance, sachant qu'à la différence des humains, les djinns n'oubliaient jamais une injustice commise à leur encontre. Ils gravaient soigneusement l'incident dans leur
mémoire afin de se venger le moment venu.
Elle aurait pu user de son autorité pour obtenir de lui des faveurs matérielles - argent, bijoux, gloire - mais elle s'y était refusée. Toutes ces choses n'étaient qu'illusions ; sans compter que
les fortunes acquises subitement par les uns avaient nécessairement été volées à d'autres, les destins des êtres étant tous reliés, telles les lignes d'un treillis. La seule chose que Banu exigeait
de son mauvais djinni était la connaissance.
Elle lui demandait de lui raconter des évènements oubliés, de lui communiquer les noms de certains individus, de l'informer sur des conflits familiaux, de lui révéler des secrets mal enfouis, des
mystères non résolus. Le struct nécessaire pour l'aider à répondre aux attentes de ses nombreuses clientes. Pour leur conseiller de cher tel document précieux dans tel endroit, par exemple. Ou
dénoncer l'auteur d'un sort dont elles étaient victimes. Une fois, on lui avait amené une femme enceinte qui était tombée subitement malade et dont l'état empirait de manière alarmante de jour en
jour. Après avoir consulté son djinni, Banu demanda à la femme d'aller récupérer une bourse de velour noir au pied du citronnier stérile qui poussait dans son jardin ; celle-ci contenait un pain de
savon à l'olive incrusté de ses ongles : une voisine jalouse lui avait jeté un mauvais sort. Banu ne lui révéla toutefois pas le nom de son ennemie, pour éviter l'escalade des représailles.
Quelques jours plus tard, elle apprit que la femme avait recouvré la santé. Tels étaient les services que Banu demandait à M.Amer"
Sur la seconde des îles aux Princes au large d'Istanbul, les couples d'amoureux escaladent le sommet pour rattraper le soleil couchant. Tout autour d'eux, la végétation est rase d'un incendie
qui a supprimé les plus beaux pins de l'île.
Dans la course vers la chaleur fuyante, il vaut mieux ne pas s'arrêter cueillir quelques baies, ni s'effrayer des chiens errants qui menacent, ni caresser la crinière des chevaux blancs.
S'ils y sont parvenus, ils contemplent la rondeur rougeoyante du soleil et la mer qui scintille, tranchée de part en part par des cargos. Ils s'enlacent, à peine dérangés par la ronde des
gendarmes.
("j'ai mis du henné sur mes fesses" - c'est une expression pour dire qu'on est très content)